Archives de catégorie : Fragments

Un voûte sans âge

    Elle était proprement gigantesque et ils n’estimaient sa taille que par la portée de leur voix rebondissant à l’infini sur les structures de glace. Le plafond était haut et torturé, des séracs le balafraient en différents endroits, tandis qu’à d’autre il était lisse et lustré par le suintement d’une eau libre affranchie d’impuretés. Des rocs, des pierres taillées et des galets de moindre grosseur s’enchâssaient dans sa matrice plus grise que bleutée. C’était là une voûte sans âge qui se mouvait encore après des millénaires, mêlant à sa chair des souvenirs du lac où des terres émergées qui l’avaient précédé. Non sans trembler, les hommes imaginaient au-dessus de leur tête la masse fantastique du géant de glace et s’étonnaient que cette poche sous son ventre ait pu résister. On l’imputait à un sortilège et certains en appelèrent à la protection des Trois…

extrait – Æsir, chapitre 4 : le jour de Glace.

 
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Brûlée par le sel

    Pendant une lieue, ils galopèrent sur un tapis d’herbe jaune, craquante et brûlée par le sel. L’océan encore invisible était partout et en tout : dans l’air, sa pesanteur saline chargée d’odeur de marée, dans la rumeur des vagues qu’ils ne discernaient pas nettement, dans le cri des oiseaux portés toujours plus loin par les vents ascendants et dans les cieux gris-bleu qui moutonnaient en miroir de ses crêtes brodées d’écume. La lumière avait cette limpidité extraordinaire qu’on ne rencontre ailleurs qu’au plus haut des cimes. Puis, ils atteignirent des dunes blanches et Be’org s’exclama :
— Le voici qui mugit, roule et déferle, s’entrainant lui-même de sa puissance et de sa propre éternité ! Saphéath qu’il est beau !
Et il parlait de l’océan et non de la silhouette immobile et solitaire qu’ils voyaient à présent au pied de la colonne de fumée…

extrait – Æsir, chapitre 11 : les jours nés du sang.

 
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Leur poids sur son corps

    Elle avait elle-même sonné l’hallali. D’autres s’agglutinèrent autour et sur elle et plus que leurs contacts mornes, glacés et curieusement anesthésiants, c’était leur poids sur son corps, ce qu’il présageait, qui la fit paniquer et se débattre dans ses liens, précipitant la torture. Les choses s’engouffrèrent sous les courtepointes, la léchèrent, la vicièrent de leurs tentacules suintants du pus. Elle sanglota, se désespéra de sa prison, n’arrivant pas même à crier assez fort pour couvrir les gémissements d’extase qui résonnaient à même sa peau dont ils n’épargnèrent, dans leurs attouchements pas une seule partie, ni la plus infime ni la plus intime. Elle voulut mourir, en appela à la grâce de l’inconscience quand elle sentit une chose dure et raide grimper entre ses jambes…

extrait – Æsir, chapitre 7 : contre-jour.

 
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Ronde comme l’épiphyse d’un tibia

    Sur l’échine neigeuse grumelée de congères et sillonnée de crevasses perçait le pic de la forteresse, tavelé de brumes sulfatées. Dans les cieux couleur de suie et d’aigue-marine, la lune, ronde comme l’épiphyse d’un tibia garnie de chair nuageuse, paraissait lointaine et étrangère aux tumultes qu’elle provoquait sur les fluides, sur les humeurs et les âmes de ceux qu’elle dominait. Le ressac perceptible du bassin saumâtre qui épousait les aciérations granitiques du piton donnait pourtant une idée précise de sa prodigieuse influence. Et à la fenêtre du donjon de l’aile ouest, les yeux noirs d’une femme sous un masque de serpent en contemplaient les mouvements, synchrones des lancinantes vagues de douleur qui déferlaient dans son bas-ventre. Affliction banale à laquelle elle n’échappait pas, comme toutes les femelles en âge de procréer, l’amalgamant à cette masse triviale et bêlante de prochaine parturiente. En cette nuit de la nouvelle lune, il n’y avait que les ténèbres qu’elle voulait enfanter. Le sang appelle le sang…

extrait – Æsir, chapitre 5 : nuit et jour.

 
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